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La fabrication des filets de pêche en mer

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À quai, un filet de pêche ressemble à un simple entrelacs de mailles. Mais pour les professionnels, c’est un outil de travail calibré au millimètre, capable de supporter le poids de tonnes de poissons, la violence des courants, les frottements des fonds, les variations de salinité et les cycles répétés d’humidité/séchage. La fabrication d’un filet de pêche en mer n’a rien d’anodin. C’est une mécanique de précision, qui combine physique, matériaux modernes et contraintes réglementaires strictes.

Derrière chaque filet opérationnel, il y a un choix chez le fabricant de filet de pêche en mer : celui du matériau, de la maille, de la résistance, de la sélectivité. Ce choix conditionne tout le reste : ce qu’on capture, ce qu’on évite, la durée de vie de l’engin, sa sécurité et même sa rentabilité.

Un objet en apparence simple concentre en réalité une somme de décisions techniques extrêmement fines.


Du naturel au synthétique : la révolution des matériaux

Pendant des siècles, les filets étaient confectionnés en fibres naturelles : chanvre, lin, coton. Leur principal défaut : ils pourrissaient vite, s’alourdissaient en mer, perdaient leur résistance et imposaient un entretien constant. L’arrivée des fibres synthétiques dans les années 1950–1960 a transformé la pêche plus sûrement que des décennies d’innovations artisanales.

Aujourd’hui, trois matériaux dominent largement :

1. Le polyamide (PA)

  • Flexible, solide, résistant à l’abrasion.
  • Bonne mémoire de forme.
  • Utilisé pour les filets maillants, les sennes, les chaluts légers.

2. Le polyéthylène haute densité (PEHD)

  • Très résistant, flotte légèrement.
  • Parfait pour les flottants ou les nappes de chalut.
  • Faible absorption d’eau.

3. Le polyester (PET)

  • Stable, rigide, faible allongement.
  • Idéal pour les parties structurelles.

Le choix du matériau n’est pas esthétique : c’est une décision technique directement liée à la profondeur de pêche, à la nature des fonds et à la cible. Un chalutier travaillant sur des fonds rocheux optera pour un filet renforcé en PEHD épais, capable de supporter l’abrasion. Un bateau travaillant sur des espèces délicates privilégiera des nappes fines et souples en polyamide.


Tresser le fil : la naissance de la nappe

Première étape : la fabrication du fil. Les polymères sont extrudés, refroidis puis étirés pour augmenter leur résistance mécanique. Vient ensuite l’opération clé : le tressage ou le retordage.

Deux techniques dominent :

1. Le fil monofilament

Un seul filament de nylon tiré très fin.
Avantage : discrétion dans l’eau (quasi invisible), donc idéal pour les maillants.
Inconvénient : moins résistant à l’abrasion.

2. Le multifilament

Assemblage de dizaines de fibres fines torsadées.
Avantage : souplesse, meilleure résistance.
Inconvénient : un peu plus visible.

Le multifilament reste la norme dans la majorité des pêches professionnelles. Les filatures modernes maîtrisent des diamètres extrêmement précis : 0,20 mm pour certains maillants côtiers, bien plus pour les nappes de chaluts industriels.


Confectionner la maille : l’étape décisive

Un filet n’est rien d’autre qu’une succession de mailles nouées. Mais la manière de nouer définit le comportement de l’engin sous l’eau.

Les deux types de mailles principales

  1. Maille nouée
    – Traditionnelle, très solide.
    – Utilisée pour les filets où la résistance prime.
  2. Maille sans nœuds (knotless)
    – Plus légère, moins abrasive sur le poisson.
    – Souvent utilisée pour les sennes et les poches de chalut modernes.

L’importance du losange ou du carré

  • Maille losange : se resserre sous traction, idéale pour les chaluts.
  • Maille carrée : garde sa forme, meilleure sélectivité.

La maille carrée est devenue un standard dans certaines pêches sélectives, car elle laisse plus facilement échapper les juvéniles et les espèces non ciblées.


Calibrage : une affaire de réglementation autant que d’efficacité

Chaque pêche a son calibre de maille imposé par la législation.
Exemples :

  • Maillant bar : 100 à 130 mm selon zone.
  • Chalut langoustine : 70–80 mm.
  • Chalut poissons blancs : autour de 100 mm, avec panneaux sélectifs obligatoires.

Les fabricants disposent de systèmes de contrôle numériques pour garantir le diamètre exact de la maille. Une différence de 2 mm peut changer complètement la sélectivité d’un engin. Les contrôleurs de l’État (en France : la police des pêches) mesurent régulièrement les engins avant leur utilisation.


Monter le filet : l’art du maître-filetier

La “nappe” n’est qu’une matière première. Le vrai travail commence avec le montage, réalisé par des maîtres-filetiers. Leur rôle : transformer un morceau de textile en un engin tridimensionnel qui se déploiera correctement sous traction.

Étapes du montage :

  1. Relevage : fixer les mailles sur une corde de tête et une corde de fond.
  2. Coefs de ralingue : déterminer le rapport entre longueur du filet et longueur de la ralingue.
    • Coef bas = filet très tendu.
    • Coef haut = filet plus “creux”, qui capture différemment.
  3. Pose des flotteurs (liège) et des gueuses (plombs).
  4. Assemblage des nappes : pour les chaluts, plusieurs nappes forment la poche.

Pourquoi le montage change tout ?

Parce qu’un même filet, monté différemment, n’a rien à voir :

  • Il peut ouvrir large ou rester étroit.
  • Il peut pêcher proche du fond, ou en colonne d’eau.
  • Il peut “taper” le fond ou le survoler de quelques centimètres.
  • Il peut cibler une espèce plutôt qu’une autre.

Un bon filet est un filet qui “travaille” comme prévu. Et ça, seul un montage expert le garantit.


Résistance, abrasion, hydrodynamique : tester avant de livrer

Les filets professionnels subissent des contraintes extrêmes :

  • tractions de plusieurs tonnes,
  • frottements répétés sur le sable ou la roche,
  • variations de salinité,
  • exposition aux UV,
  • chocs liés à la mise à l’eau et au virage.

Les fabricants modernes testent les matériaux comme l’industrie automobile teste ses pièces. Machines de traction, bancs hydrodynamiques, tests d’abrasion, vieillissement accéléré. Les chiffres comptent : résistance à la rupture, allongement, coefficient de friction, tenue dans le temps.

Les navires hauturiers n’ont pas le droit à l’erreur. Un filet qui casse en mer, c’est de la perte de temps, de carburant et d’argent.


Vers des filets plus propres et plus intelligents

Le secteur évolue vite. Trois axes principaux :

1. Filets biodégradables

Développés pour lutter contre les “filets fantômes”, ils se dégradent naturellement après une durée définie.
Limite actuelle : encore moins résistants que les synthétiques classiques.

2. Polymères recyclés

Utilisation de nylon issu d’anciennes filets ou d’autres déchets marins.
Intérêt : réduire l’impact, sécuriser la filière.

3. Filets “intelligents”

Capteurs intégrés, inclinomètres, trackers GPS pour limiter les pertes et optimiser la performance.
On commence à voir des prototypes capables de transmettre la déformation en temps réel.


Réparer, entretenir, optimiser : la vie du filet à bord

Un filet neuf n’est jamais parfait : il est adapté, réparé, optimisé. Sur les ports de pêche, on voit encore les filetiers travailler à la main, maille par maille. Ils réparent les accrocs, renforcent les zones d’usure, ajoutent ou retirent quelques flotteurs, ajustent la ralingue.

La durée de vie d’un bon filet dépend surtout de cet entretien : un matériel bien suivi peut durer plusieurs saisons ; un matériel négligé se dégrade en quelques marées.


Comprendre la fabrication d’un filet de pêche, c’est comprendre un métier où la technique est omniprésente mais discrète. Chaque maille, chaque nœud, chaque choix de fibre a un impact direct sur la sécurité, l’efficacité et la durabilité de l’activité. Derrière ce textile complexe, il y a un savoir-faire solide et une adaptation constante aux exigences de la mer, aux réglementations et aux enjeux environnementaux.

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